Décoration d’intérieur, fabrication de mobilier, rénovation énergétique, réemploi de matériaux… Pour répondre aux enjeux actuels, les jeunes architectes décloisonnent les disciplines et les approches, interrogeant leur rôle social. En 2019, après avoir travaillé sur des projets d’envergure comme Eataly Marais, à Paris, Raphaël Boursier a créé Mesure, un studio d’architecture et de design. Il y réalise notamment des prototypes de mobiliers éco-conçus, en lien étroit avec des industriels, artisans et acteurs de la construction.

ArchiBat : Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez “fabriqué” de l’architecture ou du mobilier ?

Raphaël Boursier : Ma première relation à la fabrication de mobilier date de 2008, à Montréal. L’architecte Olivier Bacin, que j’avais rencontré pendant un cycle de conférences à l’université de McGill, m’avait ouvert les portes de l’atelier de fabrication. J’y ai réalisé ma première chaise par le biais d’outils à commande numérique. J’ai par ailleurs un père architecte qui a beaucoup travaillé avec Hans-Walter Müller dont j’ai pu visiter l’habitation gonflable, enfant. Ma première réalisation spatiale en tant qu’étudiant à Paris-Malaquais, une structure gonflable inspirée d’un tore à géométrie variable, s’est sans doute faite suite à cette expérience marquante. Ce travail m’a permis de sceller les bases de l’entente entre conception digitale associée à une production de prototypes physiques.

Raphaël Boursier, image prise par Antoine Clauzier, 2021

Vous avez 10 ans d’expérience en tant qu’architecte, avec des projets conduits pour l’agence DATA, par exemple. En parallèle, en 2019, vous avez créé Mesure, un studio croisant l’architecture et le design. Pourquoi avoir choisi cette approche ?

Il y a une évidence à les travailler de concorde. C’est d’ailleurs l’un des héritages de l’école du Bauhaus qui a exploré ces relations entre l’art, le design et l’architecture. Cette approche est aussi une façon de proposer une alternative à la banalisation des espaces contemporains, la norme, la spécialisation, le catalogue. Après avoir travaillé chez DATA, en particulier sur la conception d’Eataly Marais et sur la réhabilitation d’un immeuble mixte de grande hauteur à Paris Gare de Lyon, je souhaitais changer d’échelle et initier un projet par de la recherche-développement sur un matériau local plutôt que par un cahier des charges. C’est précisément ce que j’explore avec le projet de mobilier Lorving-Site en résine 100% biosourcée, incubé par Le French Design.

La série Lorving-Site propose un ensemble de mobiliers réalisé à l’issue du premier confi­nement. Comment la crise du Covid-19 a-t-elle nourri votre réflexion ?

“Lorving-Site” – qui associe living et working en référence à l’hybridation des espaces et modes de vie contemporains – s’inspire de comportements que nous avons eus pendant le confinement. Les commerces étaient fermés, chacun bricolait ses objets, leur trouvait un double-usage. Avec la généralisation du télétravail, il a aussi fallu aménager son bureau chez soi. De cette expérience collective est née l’envie de produire un corpus de mobiliers, en l’occurrence une chaise et une table, que j’ai présenté en septembre 2020 dans le cadre de la Design Week de Paris.

Lorving-Site, conçu par le studio MESURE. Exposé à la Design Week de Paris, 2020.

Fin septembre 2020, vous avez justement rejoint Le French Design, incubateur du VIA*, en proposant Lorving-Site avec son volet de R&D sur les bio-résines…

Oui, cela faisait un moment que je voulais participer à l’incubateur avec le VIA et il me paraissait évident d’y associer Lorving-Site. J’ai donc construit un partenariat avec Polybiom, un industriel de Seine-et-Marne associé à un réseau d’agriculteurs franciliens produisant une résine nouvelle génération 100% biosourcée et locale. De nouveaux partenaires dans la filière du lin de Normandie s’associent également au projet afin d’investir dans leur chaîne de transformation pour s’adapter aux caractéristiques singulières de ce nouveau matériau.

Lorving-Site, conçu par le studio MESURE. Exposé à la Design Week de Paris, 2020.

Ce projet interroge la place du designer-mobilier dans notre structure sociale : quelle est-elle d’après vous, notamment au regard de la crise actuelle ?

Pendant le confinement, en écho aux questionnements autour des activités de première nécessité, nous nous sommes tous demandés quel était l’intérêt pour la collectivité de notre pratique. Avec le projet “Sans Chute”**, un corpus de mobiliers élémentaires conçu en libre diffusion durant la pandémie, l’idée était par exemple de “produire local et sans déchet”, pour explorer de nouvelles formes de résiliences. A mon sens, le designer a pour mission de concevoir tout autant des artefacts que des procédés utiles socialement.

Y a-t-il un projet sur lequel vous rêvez de travailler ?

Oui, il y a quelques semaines, nous avons soumis avec Olivier Bacin un projet pilote pour FAIRE, l’accélérateur de projets lancé par le Pavillon de l’Arsenal et par la Ville de Paris.

Faire Local Paris, Alphabet constructif.

Dans le contexte de crise actuel, de nombreuses activités commerciales risquent d’être en difficulté. Nous avons donc imaginé un dispositif de façade, de mobilier, et d’agencement flexible qui permettrait à des acteurs de l’économie locale d’investir des locaux vacants sur des temporalités permanentes ou éphémères et de partager ces espaces, sans risquer de s’engager sur des baux commerciaux trop importants. Au-delà de FAIRE, c’est un projet que nous aimerions expérimenter de façon pilote avec la Ville de Paris.

* Association pour la Valorisation de l’Innovation dans l’Ameublement.

** Projet publié et exposé du 16 juin au 13 septembre 2020 dans le cadre de la thématique Et demain on fait quoi ? par le Pavillon de l’Arsenal de la Ville de Paris.

Raphaël Boursier, image prise par Antoine Clauzier, 2021

Dates clés :

  • 2010 : Diplôme d’Etat, ENSA Paris-Malaquais. 
  • 2013-2019 : Travail en agence, DATA Architectes.
  • 2019 : Création du studio Mesure en micro-entreprise.
  • Septembre 2020 : Intégration du French Design avec “Lorving-Site”, un ensemble de mobiliers conçus et réalisés à l’issue du confi­nement.